HEIDIGALERIE

Expositions passées

LA PART MANQUANTE LA PART MANQUANTE

AMELIE LABOURDETTE

LA PART MANQUANTE

21.05.08 ::: ::: 01.07.08


Vernissage le mercredi 21 mai 2008 à partir de 19H avec un concert exceptionnel sur une proposition de PHILIPPE EVENO, avec ERIC PIFETEAU: Projet MIDDLE CLASS

Clôture de l'exposition le mercredi 1er juillet 2008 à 19H : Un dispositif d'Amélie Labourdette  LA CHAMBRE DES CORPS ABANDONNES avec une création sonore de FRENCH TOURIST

 

J'habite un  territoire impossible et peuplé d'animaux complices.

          Des quidams inquiets, des maisons pavillonnaires en construction, des couples d'animaux, des tractopelles abandonnées…,  toute une communauté éparpillée sous un ciel improbable, voilà les images qui composent la Part Manquante d'Amélie Labourdette.
Dans ses images qui saluent l'héritage de la peinture de paysage flamande, la lumière de Vermeer de Delft ou les ciels nuageux de Jacob van Ruisdael, mais qui rappellent aussi les ambiances sensuelles et feutrées d'Edward Hopper, c'est surtout un sentiment de solitude qui saute aux yeux.
           Bien que ces paysages soient très peuplés, aucune communauté ne se dessine à l'horizon. Les êtres se côtoient sans rencontres, et les différentes mondes - animaux, végétaux, minéraux, humains - coexistent isolément, comme les jouets dociles d'un collage savamment agencé.
           Dans cette recomposition fictive d'une réalité impossible, on sait d'emblée que toute intégration est suspecte. Une illogique lumière éclaire individuellement chaque élément, c'est l'isolement qui fait la loi. Dans la contiguïté des différentes monades circule un vide alarmant - quoiqu'in extremis stimulant. Même les perspectives, recomposées elles aussi, sont trompeuses et aucune cohérence géométrique n'unifie logiquement le paysage. 

L'in-quietus, étymologiquement, désigne celui qui n'est jamais au repos

           Même les maisons en construction nous inquiètent, à cheval qu'elles sont entre l'édification et la ruine. Loin d'être un espace accueillant et hospitalier, la promesse d'un confort domestique, ces maisons témoignent qu'ici toute habitation est instable, inachevée et finalement inaccessible, car le sweet home dans lequel la middle class  projette avec urgence son bonheur à venir, finalement factice et illusoire, ne comblera jamais une inquiétude irréductible.

            Bienvenue dans un monde en chantier, intermédiaire et bricolé, où la lumière du ciel est électrique ou saturée, où les mêmes nuages se répètent sur des clichés différents. 

            Ainsi, l'esthétique du montage qui est ici à l'œuvre renouvelle la prestigieuse tradition du collage, d'Apollinaire à Magritte en passant par Dada. Il s'agit de recomposer le monde, non pas sur le mode de la mise en scène, mais sur celui d'un élargissement des possibles, créant dès lors de nouveaux champs d'expériences.
            N'oublions pas qu'Amélie Labourdette est aussi réalisatrice de nombreuses vidéo, avec David Zard (Le Désaveu, Mais les enfants avaient cessé de rire..), où se pose de façon cruciale la question du montage. Aussi peut-on aussi voir ces images comme l'instant arrêté d'une scène suspendue, un panoramique qui rappelle les plans d'ensemble du grand cinéma. Dans cette scène cinématographique, une narration latente, où se tissent les liens entre les personnages, peut être à tout moment activée par le spectateur qui s'invente l'histoire qu'il veut. Ici se chante une esthétique du fragment, de l'agencement et de l'anacoluthe. Car après tout, c'est aussi dans les ruptures de cohérence, dans les mises à mal de la syntaxe, que se niche la poésie, c'est-à-dire un espace interstitiel où l'impalpable caresse l'imaginaire réfractaire à la mise en discours. 

La sublimation du manque : une vraie poéthique

            Ainsi, n'y voyez là ni déploration, ni apitoiement. Un manque infini troue l'humanité, et fort heureusement. Il serait temps d'estimer que la part manquante n'est pas une part maudite. A première vue, donc, les individus qui occupent cet espace en chantier semblent tantôt en méditation, tantôt aux aguets, laissant le spectateur en proie au désarroi. Conscients qu'ils sont tous qu'il ne nous est pas donné d'habiter. Ici se pose en effet une question cruciale : comment habiter le monde ? Hölderlin nous proposait de l'habiter en poète. Mais peut-on encore accorder une place sérieuse aux poètes ? Au moins est-il possible de l'habiter en artiste, c'est-à-dire en recréant des  flux et des univers, des nouveaux champs de force, des nouvelles lignes de fuite. Tant il est vrai que l'inquiétude est aussi ce qui nous tient en vie.

           La part manquante est ce précisément qui nous met en mouvement, et le vide fondateur mobilise notre puissance d'agir et de créer vers un horizon prometteur, qu'il nous appartient d'inventer. Est-il si trivial et obsolète de croire que toute esthétique est solidaire d'une éthique, ici rattaché à un nomadisme salutaire ?

Murielle Durand-G